Le théâtre à l’école et les apprentissages

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Le théâtre à l’école et les apprentissages
Le projet Identité(s) en Scène(s)
Témoignages de Manon Bouchareu, chargée d’évaluation pour la Mission éducative d’Aide et Action France/Europe ; Sophie Consigli et Aurélie Nebout, enseignantes à l’école Gérard Philipe ; Philippe Osmalin, intervenant théâtre à l’école Gérard Philipe (Théâtre de la Fugue).
Identités en Scènes

Le projet Identité(s) en Scène(s) se déroule à Villiers-le-bel (95) au sein de l’école Gérard Philipe qui, en 2015, sera démolie et déplacée dans de nouveaux locaux du même quartier des Carreaux dans le cadre du plan de rénovation urbaine.
Des ateliers d’écriture, animés par les enseignantes, et des ateliers théâtre, animés par un metteur en scène-comédien, ont donné lieu à la construction d’une pièce de théâtre écrite et jouée par les enfants.
Le projet s’est décliné en deux volets. Le premier a consisté en une action éducative intégrant les pratiques théâtrales à l’école et le deuxième a pris la forme d’une recherche-action animée par l’association Aide et Action,visant à évaluer les effets d’un tel projet sur les apprentissages et les compétences des enfants

Projet mené depuis 2009.

Qu’est-ce qui vous a poussé à mettre en place ce projet théâtre ?

Sophie C. : Au départ, en 2009, une envie de travailler en équipe. Au cours d’un travail avec Aide et Action, nous avons rencontré Philippe O. qui a apporté davantage d’ampleur au projet. Les impacts très positifs sur le groupe classe m'ont ensuite poussée à continuer.

On a vite remarqué qu'il fallait relier cette initiation théâtrale au vécu des enfants pour qu'il y ait identification. Cette année, le calendrier de la rénovation urbaine du quartier qui prévoit la prochaine démolition de l’école leur a permis de devenir les porte-paroles de « L'Âme de Gérard Philipe » (nom de la pièce écrite et jouée par les enfants).

Comment le projet se déroule-t-il ?

Sophie C. : Au-delà de mes espérances ! Les élèves sont très impliqués et ne se découragent pas devant la masse de travail à accomplir. Ce sont eux les héros de la pièce et cela leur donne de l’inspiration pour écrire, ils se sentent investis d'une mission et répondent présents, ensemble.

Plus « pratiquement », l’action a concerné 2 classes de CM1-CM2 et des élèves de la CLIS (Classe pour l’Inclusion Scolaire). Toutes les semaines les élèves ont travaillé en petits groupes, ils se sont inspirés d’une pièce pour écrire la leur et en parallèle ont participé à des ateliers de pratique théâtrale avec l’intervenant. L’activité chorale a été associée à la création de la pièce et plusieurs fois dans l’année nous avons participé à des sorties socioculturelles. Les élèves ont même mené un entretien avec une troupe professionnelle qui écrit elle-même ses pièces !

Quels étaient vos objectifs ?

Aurélie N. : A travers le projet il s’agissait de faciliter des apprentissages souvent abstraits en les abordant de façon plus ludique et concrète, puisqu’on s’est intéressés à l’histoire de l’école et aux émotions concernant sa démolition. Hormis les 4 représentations finales à la maison de quartier, nous visions différents objectifs transversaux :
• La maîtrise de la langue
• Le développement de compétences sociales et civiques
• La prise d’initiative et l’autonomie
• La motivation
• Un travail autour de la question de l’identité (du quartier et de l’appartenance personnelle à ce quartier)

Considérez-vous avoir atteint vos objectifs ?

Aurélie N. : Sur le plan de la maîtrise de la langue, l’implication de chacun est à modérer mais nous pouvons dire que tous se sont améliorés. L’écriture d’une pièce de théâtre par les élèves eux-mêmes (avec relecture des enseignantes et de l’intervenant) leur a permis de réinvestir les règles de syntaxe, de grammaire, de conjugaison et de développer leur vocabulaire.
Des élèves en réelle situations d’échec scolaire en début d’année ont pu reprendre confiance en leurs capacités et tendre vers un échec moindre en fin d’année (non lecteur en début de CM1 mais petit lecteur en fin d’année scolaire par exemple).

La pratique théâtrale favorise la socialisation entre les élèves dans un contexte d’école située en ZEP (Zone d’Education Prioritaire) où la question du vivre-ensemble est délicate.
Pour parvenir à l’objectif final des représentations, il faut apprendre à dépasser les mésententes, mais aussi savoir se dépasser soi-même : apprendre à se connaître et, pour certains, à maîtriser certaines de ses émotions qui peuvent être envahissantes et empêcher d’être dans les apprentissages.
Une solidarité s’est installée entre les élèves, notamment sur les stratégies d’apprentissage du texte, sur la timidité et l’acceptation des fragilités chez les autres. D’ailleurs, les élèves à besoins spécifiques issus de la classe d’inclusion scolaire ont participé sans difficulté.

Un autre objectif pleinement atteint est celui de la motivation : tous les élèves étaient complètement investis dans le projet et ce, tout au long de l’année. Pas pour faire plaisir aux « adultes » (parents ou enseignantes) mais pour eux-mêmes et l’atteinte de l’objectif final !

Quels apprentissages sont liés ou nécessaires à ce projet ?

Manon B. : Les apprentissages en lien avec ce type de projet intégré à la classe, sont de deux types.
Il s’agit de « savoirs sociaux » d’une part, car l’écriture d’une pièce ainsi que les temps de pratique théâtrale sont des temps collectifs : pour réussir il est nécessaire d’avancer ensemble dans la même direction sans laisser personne à la traîne.

D’autre part, des apprentissages plus « scolaires » doivent être mobilisés et sont facilités par le dispositif d’écriture et de jeu : pour pouvoir participer à l’aventure et s’impliquer dans l’histoire de l’école, les enfants ont à déchiffrer, à acquérir du vocabulaire, à s’exprimer oralement, à écrire à plusieurs et à mémoriser leurs répliques.
La compréhension de texte est également plus évidente car de l’écriture, on passe à la lecture puis à l’interprétation, voire à la réécriture… Ces allers-retours, la mise en corps du texte, son appropriation vocale et spatiale rendent davantage possible l’accès au sens qu’une lecture statique.

Qu’est-ce qui permet d’affirmer que les enfants acquièrent et réinvestissent un savoir ou un savoir-faire lié au projet théâtre ?

Manon B. : Une recherche-action évaluative impliquant l’ensemble de l’équipe d’école a permis de mettre en lumière la manière dont le projet contribuait concrètement à l’acquisition de savoirs de base, de savoir-faire et de savoir-être chez les enfants. Cette recherche s’est appuyée sur les paroles des acteurs du projet grâce à des entretiens individuels et collectifs, la tenue de carnets par les enfants, des temps d’observation, etc.
Les résultats confirment le fait que les pratiques artistiques et culturelles peuvent être de véritables outils pédagogiques permettant d’apprendre de manière motivée et concrète.

A titre d’exemple, un enfant qui rencontrait des problèmes de bégaiement est parvenu à les surmonter en incarnant un rôle durant les ateliers théâtre. Il a su transférer cette compétence lors de séances de lecture en classe en « mettant le ton ».
Une autre enfant, non-lectrice mais passionnée par la pratique du théâtre, a fait l’effort de déchiffrer, de lire et d’apprendre son texte tout au long de l’année. Son enseignante a pu remarquer que durant les temps de classe, elle avait gagné en confiance et participait beaucoup plus qu’avant. Cette enfant a même écrit à notre attention : « j’ai plus onste de lire en classe sa me fé bocou du biun ».

Quels sont selon vous les points clefs qui ont contribué à la réussite du projet ?

Philippe O. : Pour les enfants c’est tout d’abord la conscience d’un objectif concret à atteindre (le spectacle) et la confiance qu’ils ressentent dans leur capacité à réussir à travers une aventure de ce type. Je noterais aussi l’articulation permanente entre travail individualisé et collectif pour chaque atelier, et une préparation progressive et exigeante avec des objectifs accessibles à chacun en fonction de son rythme.
De plus, cette année, les enfants se sont sentis responsables d’une mission : il était question de « sauver » l’école (en tout cas d’en préserver la mémoire et l’identité).
Du côté des adultes je dirais qu’une des clefs de la réussite a été une collaboration étroite et régulière, là aussi dans la confiance mutuelle.

Quels en sont les points forts ? Les freins éventuels ?

Philippe O. : L’engagement collectif dans un projet commun qui tient compte de la nécessaire contribution individuelle de chacun. Autre point fort : le fait qu’un projet « non scolaire » mais inscrit dans le temps de la classe et engagé au service des apprentissages permette de rencontrer le plaisir à l’école !
Le propre de tout processus éducatif, est justement de dépasser, au fur et à mesure de l’avancée du projet, les obstacles et les freins inévitables (qu’il s’agisse de soucis de comportement ponctuels à gérer, d’affects « écorchés » à apaiser, de motivation et de plaisir à réactiver, de rigueur dans le travail et d’exigence artistique à faire accepter…).
S’il me faut absolument identifier des freins je mentionnerais l’exiguïté ou l’acoustique des locaux de répétition, mais nous avons toujours réussi à nous en arranger et puis l’école va déménager !

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un souhaitant monter ce type de projet ?

Philippe O. : Pour monter un tel projet il faut être très clair au départ sur le cadre de travail et en même temps très souple sur le fonctionnement au quotidien. Par ailleurs il faut entretenir une réelle collaboration entre partenaires ; ça demande d’échanger souvent, de faire le point sur les enfants.
Il est important de travailler au croisement du cognitif (connaissance) et du conatif (motivation, envie) en permanence. C’est pourquoi il faut être vigilant au maintien du meilleur équilibre possible entre exigence de rigueur, de discipline et d’effort d’un côté et occasion de plaisir, de jeu et de surprise, de l’autre.

Sophie C. : Mon premier conseil serait de ne pas le monter tout seul mais de trouver un partenaire car c'est un projet vivant qui se nourrit et s’enrichit au fil du temps des échanges entre ses protagonistes.
Je pense qu’il est nécessaire de considérer ses élèves comme de vrais acteurs du projet et de leur laisser de plus en plus de place au fur et à mesure de sa réalisation. Le rôle qu’ils ont à jouer est aussi important durant le travail de conception qu’à la fin sur scène ! Je leur répète souvent « on a 24 cerveaux, si on réfléchit tous ensemble, imaginez le nombre d'idées qu'on peut avoir ! ».

Aurélie N. : Avant tout, faire confiance à ses élèves ! On se dit qu’un projet comme celui-ci, qui comporte l’écriture d’une pièce, est trop ambitieux et que jamais ils n’y arriveront ; mais en réalité, ils sont capables de faire bien plus de choses que nous pouvons l’imaginer ! Peut-être qu’après tout, c’est nous qui ne sommes pas assez ambitieux pour eux !
Au-delà d’une grande confiance entre enseignants et intervenant, je pense qu’il faut bien clarifier les objectifs en amont, à la fois pour les référents adultes et pour les enfants.
Un dernier conseil : sans hésitation, foncez ! C’est un projet merveilleux et qui nous apporte beaucoup en tant que professionnels de l’enseignement (en termes de pédagogie, de prise de recul sur nos pratiques, de vision du métier et des enfants…) !

Pour en savoir plus sur le projet théâtre à l’école Gérard Philipe

• L’association Aide et Action a réalisé une recherche-action avec les intervenants du projet (l’association le Théâtre de la Fugue et l’équipe de l’école Gérard Philipe) dont l’objectif était d’évaluer les apports d’une pratique théâtrale en termes d’apprentissages.
Le rapport de recherche est disponible sur le site d’Aide et Action en cliquant ici.  
La synthèse est également téléchargeable en cliquant ici.

• Le site du Théâtre de la Fugue présente ses actions en milieu scolaire et notamment celle réalisée à l’école Gérard Philipe depuis 5 ans : http://www.theatredelafugue.fr/L-Ame-de-Gerard-Philipe.html#rub28

• Le texte complet de la pièce L’Âme de Gérard Philipe, écrite par les enfants, a fait l’objet d’un livret téléchargeable.

• L’association « Apo G », située à Villiers-le-Bel, a réalisé une vidéo de présentation du spectacle : https://www.youtube.com/watch?v=1tVoOfW-rss&feature=youtu.be

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