La souffrance des enseignants

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La souffrance des enseignants
Le projet d’école cristallise les frustrations des enseignants devant une promesse qu’ils n’arrivent pas à tenir : changer la réalité de l’école avec le projet d’école.
Témoignage de Pamela Orellana Fernandez, doctorante en Sciences de l’éducation et chargée d’études pour l’association Aide et Action
Souffrance des enseignants
Souffrance des enseignants
Les projets d’école font émerger la souffrance des enseignants, c’est le constat de Pamela Orellana, après une première année d’étude terrain. Le projet d’école a pour vocation d’améliorer les résultats des élèves et la vie en générale de l’école à partir d’une démarche éducative globale. Or, cette démarche fait émerger les frustrations des enseignants face aux difficultés qu’ils n’arrivent pas à surmonter dans la mise en place du projet.
Dans quel cadre avait-vous réalisé votre enquête ?
Nous avons mené une recherche-action, en partenariat avec l’association Aide et Action, et six écoles du premier degré de la banlieue parisienne qui élaboraient leurs projets d’école. Le but était de suivre le processus de conception du projet. C’est en regardant de près ce qui se passait que nous avons pu observer qu’autour du projet d’école gravitaient plusieurs problématiques. Parallèlement, nous avons étudié une trentaine de projets d’école à partir de documents écrits que nous avons confronté aux observations menées sur le terrain.
Quels sont les objectifs visés par le projet d’école ?
L’objectif principal du projet d’école est la réussite scolaire de tous les enfants. Il s’agit d’offrir à l’enfant tout ce qui favorise et donne de bonnes conditions d’apprentissage. Le projet d’école doit tenir compte des besoins éducatifs des enfants, et pas seulement en ce qui concerne les apprentissages disciplinaires.

Le projet d’école est un outil qui vise la coopération de la communauté éducative dans la recherche de solutions concrètes aux problématiques spécifiques de chaque école. La participation des enseignants, parents d’élèves, enfants et d’autres partenaires de l’école est indispensable pour construire ces réponses.

Pouvez-vous expliciter la différence que vous faites entre « le pédagogique » et « l’éducatif » ?
En général on tend à penser que la pédagogie relève uniquement des apprentissages disciplinaires, et l’éducatif, des apprentissages de type sociaux et psychoaffectifs. Nous estimons que cette différence est inutile et nous y rejoignons la pensée des pédagogues comme Freire, Freinet, Oury et Meirieu. Quand les enseignants sont devant les élèves ils font tout à la fois. Dès que l’on apprend aux enfants à travailler en groupe, que ce soit les mathématiques, le français ou les arts, les enfants apprennent aussi à coopérer et à se respecter. Enfin à l’école tout est pédagogique, et donc tout est à penser de manière globale.
Quelles sont les principales conclusions que vous avez pu tirer de cette enquête ?
Les enseignants ressentent une distance entre ce qu’on leur demande de faire et ce qu’ils savent faire car ils ont rarement été formés pour concevoir et animer un projet d’école. C’est pourquoi ce dispositif n’est pas vu comme une opportunité, mais comme une contrainte qui les soustrait de leur domaine de compétences : l’application des programmes.

Outre les compétences, le projet nécessite du temps pour sa conception et une équipe prête à s’investir dans un long processus de réflexion, de production, de mise en œuvre et d’évaluation. Une véritable équipe partage des objectifs communs et travaille ensemble pour les atteindre. Parfois dans une école les enseignants travaillent quasiment uniquement pour leur classe et non pour l'ensemble de l'école. Il y a peu de solidarité entre les enseignants puisque chacun est préoccupé par son travail individuel : ils sont inspectés et évalués individuellement. Ainsi il est difficile de les motiver à travailler en équipe pour mener à bien ou conduire un projet d'école qui est forcément collectif.

Le projet d’école peut aussi être un élément déstabilisant au vu des interrogations qu’il suscite et des problématiques qu’il révèle, puisque tout projet repose sur une analyse de la situation. Les enseignants ont l’impression que la cause des problèmes est hors-école. Ainsi au quotidien les objectifs leur semblent insurmontables. Cela provoque chez certains enseignants un sentiment d’impuissance.



Les difficultés des enfants viendraient donc de l’extérieur de l’école ?
Parfois, la réalité de certains contextes rend difficile l’exercice du métier tel qu’on le conçoit habituellement. Mais cela est loin d’être fatal. Cette réalité peut certes être complexe, et ce n’est pas en rédigeant des projets d’école que l’école va remplir sa mission, mais en faisant de véritables projets qui s’inscrivent dans le champ d’action des enseignants d’abord : l’école et puis la classe.

Par exemple, la participation des familles dans la vie de l’école peut être un objectif du projet d’école. Cependant, isolée d’une réflexion des équipes enseignantes sur leur propre pratique, elle ne pourra pas rendre les apprentissages possibles.

La question est de savoir comment l’école peut tenir compte de l’histoire familiale et sociale des élèves et en même temps interroger ses pratiques, sa mission et son éthique pour parvenir à la démocratisation des apprentissages et l’autonomie des enfants.



Ces difficultés doivent-elles être vues à travers les pratiques de l’enseignant ?
Le projet d’école met en lumière les paradoxes du métier d’enseignant. Par le projet d’école les enseignants sont invités à problématiser, à anticiper les obstacles et à trouver des solutions. Or, dans la pratique ils se vivent comme les responsables de l’application des programmes : selon nous une vision bien réductrice du métier d’enseignant.

La croyance qui affirme que la pédagogie n’est qu’une affaire de savoirs disciplinaires et de didactique permet à la souffrance de s’installer. Quand l’enseignant n’interroge pas en premier lieu son projet pédagogique et va plutôt interroger d’abord les projets des familles par exemple, il risque de passer à côté de ce qui est vraiment problématique et du rôle fondamental qu’il peut jouer dans la lutte contre les inégalités sociales et scolaires.

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